L’AVENIR DE L’AGRICULTURE Selon Michael Hoffort, Président-directeur général, Financement Agricole Canada

Michael Hoffort

L’agriculture moderne nécessite d’énormes capitaux. Il devient donc impératif de prendre des décisions éclairées alors que les nouvelles technologies sont d’office. Point de vue de Michael Hoffort en 9 chapitres.

LES TAUX D’INTÉRÊTS ?

Lorsqu’on consulte le rapport trimestriel de la Banque du Canada, on peut lire des indications à propos des attentes et des projections pour les prochaines années. Vraisemblablement, la stabilité actuelle se poursuivra au moins jusqu’à la fin de 2016. Si j’en crois les signaux en provenance de notre équipe de spécialistes, il est probable que lorsque le taux directeur augmentera, ce sera très graduellement. Ainsi, je ne pense pas qu’il soit avantageux pour un producteur de financer quoi que ce soit à un taux fixe pour plus de 5 ans. Il est préférable d’envisager un équilibre entre les emprunts à taux variable et d’autres à taux fixe, afin de gérer le risque en cas de hausse du taux directeur. Mais encore une fois, je crois qu’elle sera très graduelle lorsqu’elle surviendra.

Advenant une très improbable augmentation rapide de 2 ou 3 pour cent, il est certain qu’une forte pression se manifesterait sur les finances de nombreuses fermes. Par contre, si une telle hausse se déployait sur quelques années, les producteurs canadiens seraient en mesure de s'ajuster et de réagir, et de travailler avec leurs partenaires comme Financement agricole Canada.

Le dollar canadien vaut actuellement 0.75 $US. Ce comportement du huard affecte tous nos revenus provenant de la vente de produits dont les prix sont en dollars américains : les céréales, les oléagineux, le maïs, le soja, le porc, le bœuf... La valeur actuelle du dollar canadien est bénéfique pour nos producteurs exportateurs. Mais à travers le monde, d'autres pays comme l'Australie, la Russie et l'Ukraine exportent beaucoup de produits agricoles, et leur monnaie est faible également. Ce sont donc des compétiteurs. Par conséquent, il est préférable que les producteurs canadiens consacrent leur énergie au maintien de leur efficacité et améliorent leur productivité tout en gardant un œil sur le dollar canadien mais sans trop s’en préoccuper. Sur ce point, entre autres, FAC vient de publier son rapport Tour du monde des échanges commerciaux de 2015, disponible sur son site web Financement agricole Canada.

LES ACTIVITÉS RENTABLES

Chaque producteur se doit de bien comprendre ses coûts de production. C’est la seule façon d’apprécier la rentabilité d’une entreprise. Certes, il faut investir du temps pour documenter et classer les coûts de production relatifs à chacune des opérations de l’exploitation, mais c’est une démarche rentable. Dans certaines fermes composées de plusieurs entreprises, il peut exister des synergies entre celles-ci. Que ce soit un partage de la main-d'œuvre ou des gestionnaires, comme par exemple chez un producteur de grandes cultures qui opère également un élevage porcin. Sans une compréhension réelle des coûts de production, ce producteur pourrait fort bien subventionner sans le savoir une de ses deux productions avec les profits de l’autre. À long terme, ce producteur peut rater des occasions de tirer un avantage concurrentiel de son entreprise la plus rentable, faute de pouvoir l’identifier. De plus, il possède un capital immobilisé dans une opération qui n’est pas ou peu rentable. Il est donc primordial de faire ses devoirs afin d’identifier les coûts de production pour ensuite établir une stratégie financière pour chaque entreprise. Le producteur peut ainsi concentrer son énergie et son argent sur l’entreprise ou les opérations qui lui procurent un avantage concurrentiel.

PRENDRE DES DÉCISIONS ÉCLAIRÉES

Tout achat effectué par une entreprise est d’abord une décision d'affaires. Cela signifie que cette décision doit être basée sur la valeur ajoutée à l’exploitation agricole par l’achat de nouveaux équipements ou leur modernisation. Le producteur doit aussi tenir compte de l’impact de ces achats sur ses exploitations agricoles. L’équipement envisagé convient-il à la taille de l’entreprise ? Aux besoins de la ferme ? Il est important de répondre aux réels besoins de l’entreprise. Les achats d’équipements doivent aussi correspondre à la vision à long terme du producteur, à sa façon de gérer son exploitation.

À FAC, et chez d’autres prêteurs dans l'industrie, certains prêts sont consentis pour l’achat d’équipements sur une période de 10 ans avec amortissement, ce qui signifie que nous considérons que ces équipements seront utiles et précieux pour cette période de temps. Les équipements constituent donc une valeur sûre pour l’entreprise, mais uniquement s’ils sont nécessaires aux opérations. C’est pourquoi il importe de bien identifier vos besoins actuels et futurs, puis de procéder à une évaluation de vos moyens financiers afin que l’achat s’insère harmonieusement dans vos finances.

Nous observons souvent l’achat de gros équipement neuf ou quasi-neuf destinés à l’exécution de travaux sur baux d’une durée de quelques années seulement. Le propriétaire retourne ensuite son équipement. Cela fait augmenter la disponibilité de la machinerie usagée de qualité, souvent encore sous garantie. Ce marché de l'occasion constitue une option intéressante pour les producteurs désireux d’ajouter à leur parc de machinerie des équipements de haute technologie et presque à l’état neuf. On constate d’ailleurs que ces équipements font souvent l’objet de transactions entre les producteurs des États-Unis et du Canada.

ADAPTATION AUX NOUVELLES TECHNOLOGIES

L'agriculture est une industrie particulière. Il existe de nombreuses foires agricoles ou commerciales à travers le pays en hiver, et cela constitue des occasions pour le producteur agricole de se renseigner sur nombre de nouveautés et de se tenir à la fine pointe de l’information. De plus, les producteurs agricoles sont en mesure de voir en action toutes ces machines lors des expositions agricoles en belle saison. Le producteur est donc en mesure de mieux envisager la pertinence de posséder une technologie sur sa propre ferme, et cela minimise son risque lors de ses décisions d’achats.

Quant à savoir si la technologie représente un avantage permettant d’être plus compétitif, je pense que oui mais à la condition qu’un questionnement soit d’abord posé par le producteur : Est-ce que les exigences de mon travail seront réduites ? Est-ce que ma santé et celle de mes employés seront améliorées (fatigue, posture, sécurité, etc.) ? Est-ce que mon troupeau en profitera ? Est-ce que ma production sera plus rentable ? Bref, dans une perspective de rentabilité, la technologie, si elle est correctement utilisée, peut favoriser l’atteinte de certains objectifs de développement durable.

Cependant, pour certains producteurs parmi les moins aguerris, il est préférable d’attendre un peu lorsqu’une nouvelle technologie est disponible sur le marché. Après quelques années, ils pourront songer à en tirer profit sans devoir éprouver la difficulté et souvent le coût d'être parmi les premiers à l’utiliser.

L’EXPORTATION ET LE CRÉDIT AUX PRODUCTEURS

La disponibilité du crédit pour les producteurs canadiens est basée sur la santé financière de l'industrie, et la majorité de nos entreprises sont maintenant stables ou très fortes, ce qui génère une disponibilité du capital. Une organisation comme FAC, les banques à charte, le système des coopératives de crédit, et le mouvement Desjardins dans le cas du Québec, sont tous très intéressés à soutenir la croissance et la prospérité de l'agriculture canadienne. L’augmentation de la population mondiale, et l'augmentation de la richesse chez la classe moyenne, pousse à la hausse la demande de produits alimentaires de premier plan, et cette situation se perpétuera au cours de la prochaine décennie. Malgré la volatilité des prix à laquelle on peut s’attendre, la tendance à long terme est positive. Le secteur agricole canadien détient un bilan solide, de sorte que l’industrie est en bonne position pour capitaliser sur l'avenir à long terme de l'agriculture et de l'alimentation dans le monde entier.

Le Canada doit augmenter la recherche de façon à bonifier ses nombreuses ressources afin de disposer de plus de produits pour l'exportation. Nous disposons du potentiel pour tirer parti de nos avantages en tant que pays nordique caractérisé par une abondance de terres agricoles, et par un climat hivernal qui facilite la gestion des maladies et des ravageurs. L’eau est l’une des richesses du Canada. Les producteurs canadiens n’utilisent généralement pas les eaux souterraines pour leurs cultures, mais plutôt l'eau provenant des pluies ou de la fonte des neiges. Tous ces éléments positionnent avantageusement nos producteurs dans une perspective de fournisseurs des besoins mondiaux à long terme. La recherche agricole est donc primordiale. Les universités continuent de mettre en place des équipes de recherche qui développent des technologies dont les producteurs canadiens pourront profiter.

L’IMPACT DE LA CHINE

La Chine est un importateur majeur de la production alimentaire canadienne, et le pays s’est engagé dans une transition sociale et économique majeure. Au cours de la dernière décennie, les Chinois ont construit des infrastructures et investi massivement. La Chine est devenue un pays industriel qui développe une économie moderne. On évalue que parmi la population chinoise, à chaque année, l’équivalent de la population canadienne passe à la classe moyenne. Cela génère une augmentation appréciable de la demande de produits en provenance du Canada, entre autres. La Chine n’est pas le seul partenaire commercial important en développement. L’Inde, avec ses 1,2 milliard d’individus, possède elle aussi une économie en effervescence, et sa demande en produits canadiens ira en augmentant.

LE PRIX DES TERRES

À travers le pays, l'augmentation de la valeur des terres agricoles au cours des cinq dernières années est le reflet de la santé de l'économie agricole canadienne. Ses principaux moteurs sont les rentrées de fonds et la stabilité des taux d'intérêt bas et des attentes très positives de la communauté agricole. Tous ces éléments ont conduit à l’augmentation de la valeur des terres. Cela signifie que l'agriculture canadienne est forte, mais cela génère une difficulté supplémentaire pour qui veut acquérir des terres agricoles.

L'agriculture a toujours été une entreprise à forte intensité de capital, et c’est un défi pour un jeune producteur. Il est donc paradoxal de constater une recrudescence de jeunes producteurs, comparativement aux 10 dernières années. Le succès de l'industrie est certes un incitatif. De nombreuses fermes sont bien établies et bénéficient de l'expérience des parents. Elles possèdent habituellement la relève la plus apte à acquérir des terres. Nous voyons aussi de belles histoires de réussite dans certaines petites opérations spécialisées. Ce modèle d’exploitation, limité en termes de superficie, est en expansion et dessert une clientèle locale.

On estime que 40 % des terres agricoles canadiennes sont louées par les exploitants. C’est une façon de partager le risque entre un producteur propriétaire et un locataire. Et souvent, les exploitations en développement auront une plus grande quantité de terres louées que si elles devaient les acquérir, même à maturité.

INVESTIR AILLEURS

Un producteur bien établi peut investir dans la chaîne de valeur, de sorte que dans certains cas il devient détaillant ou fournisseur pour d’autres producteurs. L’investisseur peut aussi choisir le secteur de la transformation ou de la vente et la distribution d’intrants ou de produits agricoles. Dans ce cas, les producteurs doivent être très bien informés sur les implications de leur investissement, et comprendre les risques et les possibilités.

Il est plus rare qu’un producteur agricole investisse dans un secteur en dehors de l’agriculture, mais cela arrive de temps en temps. Le seul conseil que j’aurais pour ces producteurs, c’est d’investir en comprenant tous les risques et les opportunités que la transaction engage pour leur propre ferme.

FACTEURS À SURVEILLER

Au cours des deux prochaines années et un peu au-delà, le faible dollar canadien profitera aux producteurs lors de la vente de leurs productions. En revanche, il nuira à l’achat d’équipements en provenance des États-Unis. Nous expédions une grande part de notre production aux États-Unis, et leur économie semble reprendre un certain élan.

Par ailleurs, la performance économique de la Chine, et l’impact prévisible sur le commerce alimentaire dans lequel le Canada est impliqué, sont certainement des points à observer.

Au cours des deux prochaines années, il faudra suivre l’approbation et l'exécution de certains des accords commerciaux que le Canada a récemment conclus. Seront-ils ratifiés dans leur forme actuelle ? Quels seront les impacts de leur mise en œuvre, et quelles seront nos opportunités d’en prendre avantage en tant que nation du point de vue de l'agriculture et de l'agroalimentaire ?

Et finalement, je pense que nous aurions tous intérêt à prendre note des modifications dans les attentes des consommateurs. Comment cela influe sur notre industrie ? Les consommateurs se préoccupent de plus en plus de ce qu’ils mangent, et ils sont beaucoup plus intéressés à la façon dont leur nourriture est produite. Comment l'industrie agroalimentaire peut-elle répondre aux nouvelles attentes du public ? Si nous analysons la façon dont notre agriculture se développe, que ce soit dans le secteur de la production comme de la transformation ou de la distribution, nous constatons que le Canada fait partie d’une élite mondiale, d’une poignée seulement de pays capables de produire plus qu’ils ne consomment, et cette réalité nous assure un avantage concurrentiel sur la plupart des marchés de la planète. Face à l’augmentation fulgurante de la population mondiale, l'agriculture canadienne promet d’être l'un des fournisseurs clés de denrées alimentaires mais aussi d’expertises. C’est là une grande responsabilité pour nous tous, mais aussi une opportunité inestimable.

affaires

Financement Agricole Canada
  #

photos

#